/ Un wikimédien à Versailles : quand le web collaboratif s’installe au Château ]
L’Établissement public du château, du musée et du domaine national de Versailles accueille dans ses murs depuis quelques mois un wikimédien et renouvelle ainsi, avec ce partenariat d’un nouveau genre, la médiation des pratiques culturelles. Entretien croisé avec Laurent Gaveau (Versailles) et Benoît Evellin (Wikimedia France).
Pouvez-vous nous expliquer la genèse de ce projet ?
L.G. : D’abord d’une observation très pragmatique : Wikipédia est l’une des toutes premières sources d’information sur le château de Versailles pour de nombreux publics. Son modèle collaboratif de production du contenu et de diffusion libre de la culture interroge les musées et, nous le pensons, est une formidable opportunité pour eux. Nous avions été attentifs au premier partenariat noué par Wikimédia France avec un musée français (le Museum de Toulouse) qui nous a mis en relation avec l’association. J’ai rencontré Benoît lors des Rencontres Wikimédia 2010 organisées à l’Assemblée Nationale où différentes tables rondes présentaient les initiatives GLAM (Galleries Libraries Archives and Museums), c’est-à-dire les partenariats entre les institutions culturelles et Wikimédia, notamment à l’étranger. Les choses se sont faites rapidement, mais sur un principe qui nous permettait à la fois de manifester notre intérêt commun et de réfléchir ensemble sur des collaborations possibles à long terme. C’est pourquoi la forme d’une résidence d’une durée significative nous a parue appropriée. Lorsque nous avons présenté le principe de la résidence aux équipes du musée, le projet a suscité l’intérêt et a donné envie de mieux comprendre le fonctionnement. Dans un second temps il s »est agit de rentrer dans le vif du sujet de la collaboration entre la communauté et les équipes de Versailles.
B.E. : Du côté de Wikimédia, il nous paraissait pertinent de mettre en place ce partenariat puisque nous développons, au même titre que les musées, une stratégie globale de diffusion des savoirs. Nous avons envie d’échanger de façon plus approfondie avec les institutions culturelles et de dépasser la simple signature d’accords sur la diffusion de contenus, d’écrits et de fichiers. Pour l’instant, un Wikipédien qui écrit sur un musée ou ses collections ne dispose que de tout ce qui est public pour écrire ses contributions (publications, sites internet etc.). Aller au-delà, en rencontrant des spécialistes ou en bénéficiant de visites particulières sur le sujet par exemple, n’est pas évident, souvent à cause d’une méfiance et d’une méconnaissance des enjeux de l’encyclopédie.
Quels sont les réalisations concrètes de ce partenariat ? Comment s’effectue la sensibilisation et la sollicitation des contributeurs sur place ? A quelles difficultés êtes-vous parfois confrontés ?
B.E. : Concrètement, mon travail intervient sur trois plateformes. Sur Wikipédia, je passe énormément de temps à échanger avec la communauté sur le projet, à trouver des sources, à faire le lien entre les wikipédiens et les personnes idoines travaillant au château, mais aussi à faire de la mise en forme sur les articles mis en ligne afin d’aider les débutants, prendre des contacts. Je suis là pour donner des conseils, proposer de nouvelles idées, aider les personnes au château, les sensibiliser… Il y a, au cœur de ma mission, beaucoup de pédagogie et de mise en relation en interne entre chercheurs, historiens, conservateurs et agents. A ce stade, ma présence physique sur les lieux est primordiale. Comme tout contributeur, j’ai des outils qui permettent de suivre toutes les contributions donc j’ai une vision relativement générale de ce qui est en ligne, notamment grâce au portail du partenariat qui est ouvert à tous. Si quelqu’un met en ligne quelque chose qui n’est pas conforme aux principes fondateurs de Wikipédia, c’est la communauté Wikipédia qui le gère comme pour tout autre article. Je ne dispose pas de droits supplémentaires au niveau de l’édition. Sur la médiathèque en ligne que constitue Wikimedia Commons, on organise des séances de photos dans certaines zones du château pour compléter les articles existants, ou bientôt un concours photographique destiné à tous afin de découvrir les licences libres et Commons. Enfin, je travaille sur Wikisource, bibliothèque qui recueille des ouvrages tombés dans le domaine public. Au sein de la conservation, il y a des livres qui sont extrêmement empruntés : on a proposé de numériser certains livres et de les mettre en forme en utilisant la reconnaissance de caractères pour faciliter les recherches.
L.G. : Quant aux contributeurs, le château de Versaillers applique le « principe de volontariat » propre au fonctionnement de l’encyclopédie. Ce partenariat permet de faire participer autant les agents en charge de la pédagogie et de l’accueil, que les experts qui détiennent le savoir ou encore les non experts qui sont passionnés – acteurs qu’il faut ensuite mettre en relation et sensibiliser à l’utilisation de l’outil Wikipédia. La plupart des spécialistes sont d’abord demandeurs de plus d’informations sur un fonctionnement qui peut paradoxalement sembler opaque. Cette explication du modèle collaboratif peut provoquer par la suite chez eux l’envie de devenir contributeurs. Mais à aucun moment, il ne s’agit d’imposer quoique ce soit à quiconque. Notre démarche consiste à faire en sorte que cela devienne un réflexe d’alimenter, d’accueillir des Wikipédiens si nécessaire et d’échanger avec eux des informations plus précises. Nous cherchons à instaurer des habitudes, au-delà du partenariat, pour ancrer le processus collaboratif entre internes et externes de l’établissement sur le long terme.
B.E. : On essaie d’inciter les contributeurs aux projets libres à venir sur place et à travailler sur le projet, mais certains ne peuvent pas venir faute de temps, ou d’éloignement géographique. Je sers alors de relais pour eux afin de coordonner toutes les contributions, mais aussi d’aller vers une autonomie afin que, par la suite, les personnes du château soient aptes à transmettre des références ou des données et que chaque volontaire pour travailler sur el sujet du domaine puisse venir travailler sur place.
Wikipédia se donne pour objectif d’ « offrir un contenu libre, objectif et vérifiable que chacun peut modifier et améliorer ». Ce partenariat ne risque t-il pas de faire dépendre ce contenu de la validation préalable des institutions ?
L.G. : Question importante qui nous a été beaucoup posée au début du partenariat de façon légitime. Mais Wikipédia présente pour ce qui nous concerne des contenus « froids », des connaissances et des savoirs qui ne soulève pas de polémiques particulières. Il peut y avoir des conflits d’expertise, des enjeux d’historiographie. Dans ces cas, le principe de l’encyclopédie est de recenser et sourcer l’ensemble des hypothèses existantes. Enfin il n’y a pas de « rédaction définitive » d’un article, mais si un spécialiste d’un sujet prend en charge un article en faisant sienne les règles de l’encyclopédie, il est probable que cet article sera peu modifié, ou alors pour le mieux.
B.E. : Les articles de Wikipédia présentant un état de l’art exhaustif de leur sujet (les « articles de qualité »), où chaque fait est vérifié par une source externe elle-même de qualité, sont très peu modifiés. Une fois l’ensemble des connaissances rassemblées, il n’y a plus la place pour des suppositions ou des travaux non vérifiés. Le fait que des bénévoles puissent bénéficier de l’aide d’un spécialiste leur présentant les sources manquantes ou leur indiquant quels sont les points à améliorer est un gage de qualité.
En développant les ressources numériques de l’’Établissement public du château, du musée et du domaine national de Versailles, ne prenez-vous pas le risque de faire concurrence aux moyens de diffusion des savoirs déjà existants ?
L.G. : Je pense que c’est un faux problème que l’on ressort à chaque nouvelle étape d’Internet… Ce n’est pas les musées contre tel ou tel acteur de la diffusion du savoir en ligne. C’est au contraire un cercle vertueux. Le public utilise massivement Wikipédia . Les plus jeunes consultent l’encyclopédie en permanence : autant aller à la rencontre de ces usages et les faire nôtres. D’autre part, quelqu’un qui consulte Wikipédia peut étendre ses connaissances grâce aux indications bibliographiques présentes dans la notice, par exemple vers des publications scientifiques que nous éditons.
Alors que l’on entend beaucoup parler de la désintermédiation provoquée par l’avènement du numérique, l’originalité de ce partenariat est qu’il a pour point de départ l’échange de contenus dans un univers virtuel et pour résultat la rencontre de personnes d’univers différents…
B.E. : En effet. On s’imagine souvent le Wikipédien comme isolé devant son ordinateur, mais il a une vraie curiosité, il se rend souvent sur le terrain, il est très dynamique, il bouge beaucoup pour pouvoir s’approprier un contenu afin de le restituer à tous. Je découvre chaque jour de nouveaux endroits à Versailles : c’est aussi ce qui me permet d’avoir des idées d’articles et de sorties à leur proposer… J’ai un peu le rôle d’animateur de communauté.
Ce partenariat peut-il contribuer à dynamiser les médiations des pratiques culturelles à l’ère du numérique et des nouveaux usages ? Comment s’insère-t-il dans un contexte de stratégie globale de diffusion des savoirs et de la culture sur Internet ?
L.G. : La stratégie adoptée par le château de Versailles consiste à diffuser le plus largement possible les informations et à s’appuyer sur ce que sont aujourd’hui les acteurs de l’internet qui structurent la façon de naviguer, de s’informer, d’échanger des internautes. La production de contenus de référence par les musées est la priorité, et le public attend sans doute des musées l’autorité d’une parole experte. Mais il faut aussi savoir sortir de nos sites institutionnels et aller chercher les internautes sur d’autres carrefours d’audience. C’est une politique mise en place par Versailles depuis trois ans, à travers plusieurs partenariats noués avec de grands acteurs comme Orange, Google, Flickr, Youtube et Wikipédia aujourd’hui. De tels partenariats ne sont pas préjudiciables à la fréquentation de notre site internet, encore moins, comme on l’entend parfois, à la visite réelle du domaine.
Plus on ouvre, plus on diffuse, plus le public s’approprie des contenus, par le partage de photos par exemple, plus on favorise le désir d’en savoir plus, d’approfondir, et bien sûr de venir.
Entretien avec Laurent Gaveau
Directeur adjoint de la communication en charge du service nouveaux médias
Benoit Evellin
Membre de Wikimédia France, résident Château de Versailles
Propos recueillis par Céline Escouteloup et Julie Gatineau pour C/blog
Photo Article © Droits réservés
Design graphique image de Une : Jean-François Hénane