/ Le Centre Pompidou virtuel : une nouvelle stratégie numérique ]
« Internet me semble présenter un intérêt majeur non pas pour reproduire le musée physique mais pour rendre apparent tout ce qui, en lui, est caché : non seulement les œuvres qui ne sont pas exposées […] mais aussi et surtout l’ensemble des connaissances, des savoirs que le musée accumule autour de sa collection. » Alain Seban, Président du Centre Georges Pompidou.
Le numérique transforme en profondeur les conditions de diffusion, et par voie de conséquence de production, du savoir et de la culture. Pourtant, pour le monde des musées, la révolution numérique est à peine entamée. Aujourd’hui, le virtuel apparaît véritablement comme la nouvelle frontière pour l’ensemble des institutions muséographiques. Face à ce nouvel enjeu, des stratégies diverses s’offrent.
Une certitude pour ce qui me concerne : jamais le musée ne sera complètement virtuel. Car le fondement même de l’expérience du musée, c’est la relation directe entre le visiteur et des œuvres originales. Cette relation à l’œuvre originale – dans sa dimension, sa physicalité, le rapport avec le corps du visiteur… – je suis convaincu qu’elle demeure irremplaçable à l’âge numérique, c’est-à-dire l’âge des simulacres et de la reproductibilité infinie des images.
C’est la raison pour laquelle les expériences de galeries virtuelles d’exposition, au-delà de leurs imperfections techniques qui ne tarderont pas à être corrigées, ne me paraissent pas porteuses de promesses très exaltantes. Elles ne resteront jamais que de pâles succédanés à la visite du musée, qui ne parviendront jamais à recréer l’émotion que procure la révélation d’une œuvre d’art originale et les conversations que les œuvres nouent entre elles dans le cadre d’un accrochage réussi.
Internet me semble présenter un intérêt majeur non pas pour reproduire le musée physique mais pour rendre apparent tout ce qui, en lui, est caché : non seulement les œuvres qui ne sont pas exposées, parce qu’elles sont en réserve, en dépôt ou en prêt, mais aussi et surtout l’ensemble des connaissances, des savoirs que le musée accumule autour de sa collection. Car un musée n’est pas qu’un lieu de conservation et de présentation, c’est aussi un lieu de recherche, parfois d’enseignement, un lieu aussi de médiation et de pédagogie vis-à-vis de publics de plus en plus divers.
Numériser et rendre accessible sur le web l’ensemble de ces savoirs, c’est naturellement se donner la possibilité de mettre à la disposition des visiteurs du musée physique, via leur smartphone ou leur tablette, des informations qui permettent d’enrichir considérablement leur visite. Lorsqu’on est face à une œuvre, on peut trouver un grand intérêt à des techniques dites de « réalité augmentée » : pouvoir zoomer sur un détail, retourner une peinture pour examiner les étiquettes qui attestent de sa provenance ou de ses mouvements, ou encore l’examiner aux rayons X pour révéler une ancienne couche picturale. On peut également vouloir disposer d’informations sur l’artiste qui l’a créée, sur les autres œuvres de cet artiste dans la collection, ou la mettre en relation avec d’autres œuvres et créer ainsi son propre parcours dans le musée. La création d’un centre de ressources numériques accessible sur internet permet ainsi de proposer des services nouveaux aux visiteurs du musée physique et, naturellement, de développer ses revenus en facturant ces services.
Mais la mise en place d’une stratégie numérique orientée vers les contenus permet également de toucher des audiences infiniment plus larges que celle des visiteurs potentiels du musée physique. En 2010, pour la première fois de notre histoire, la fréquentation du site internet du Centre Pompidou a dépassé celle du Centre Pompidou physique. Mais à terme, avec notre projet de Centre Pompidou virtuel, nous espérons élargir considérablement notre public sur le web en nous adressant à une communauté beaucoup plus vaste : potentiellement tous ceux qui s’intéressent à l’art moderne et contemporain et aux débats qu’ils suscitent, sujets sur lesquels les ressources aujourd’hui disponibles sur internet sont limitées, pour des questions qui tiennent notamment au fait, déjà évoqué, que ces contenus sont presque tous sous droits.
Le Centre Pompidou virtuel sera une vaste plateforme qui donnera accès à l’ensemble des contenus culturels produits par le Centre Pompidou à destination de ses publics : images et dossiers des œuvres de la collection, mais aussi dossiers pédagogiques, interviews vidéo d’artistes et de commissaires, captations de colloques et de conférences, archives, etc. Ce vaste ensemble de contenus sera organisé selon une architecture sémantique, permettant à l’internaute de naviguer grâce à des concepts, et rendu accessible à travers une interface aussi simple et intuitive que possible.
Pour mettre en œuvre ce grand projet, considéré comme un projet stratégique de l’établissement, nous devons non seulement numériser l’ensemble de nos fonds, mais nous devons également les indexer et libérer les droits auprès des ayants-droits et, dans toute la mesure du possible, traduire les contenus en anglais et, comme la loi nous en fait l’obligation, dans une autre langue. Nous devons également revoir toutes nos chaînes de production de contenus pour qu’ils puissent être rendus immédiatement disponibles dans le Centre Pompidou virtuel. Nous devons enfin développer une plateforme de mise à disposition de ces contenus. Ces opérations sont rendues possibles grâce à un redéploiement de nos budgets de numérisation et surtout grâce au mécénat. Deux mécènes nous accompagnent aujourd’hui : Logica qui développe la plateforme en mécénat de compétence et Pernod Ricard qui apporte un soutien financier à l’indexation des contenus et à la libération des droits.
Nous bâtissons également un modèle économique qui, sans pour autant remettre en question le principe de la gratuité d’accès aux contenus, nous permettra d’autofinancer une partie du développement du Centre Pompidou virtuel et, nous l’espérons, d’obtenir des financements au titre du grand emprunt national.
Dans ce cadre, l’un des enjeux importants est la possibilité pour les visiteurs du Centre Pompidou physique d’accéder au Centre Pompidou virtuel pour enrichir leur expérience de visite. D’ores et déjà, nous développons un partenariat avec Eureva sur le projet Blinkster pour permettre à nos visiteurs d’obtenir sur leur smartphone des informations sur les œuvres exposées dans le musée, celles-ci étant reconnues à partir de leur image photographique. Cette nouvelle application sera lancée dès le 22 juin. Quant au Centre Pompidou virtuel, il est actuellement testé en version bêta et sera disponible pour le grand public avant la fin de cette année.
A court terme, nous espérons créer le premier centre de ressources au monde sur l’art moderne et contemporain. Fidèles aux missions fondamentales du Centre Pompidou, il s’agit pour nous de répondre à nos préoccupations constantes d’élargissement de nos publics et de diffusion la plus large de la création de notre temps. Il s’agit aussi, bien entendu, de développer la notoriété mondiale du Centre Pompidou et de conforter son rayonnement international et son rôle d’institution de référence, dans le monde, dans le domaine de l’art moderne et contemporain.
Alain Seban
Président du Centre national d’art et de culture Georges Pompidou
Photo article © Centre Pompidou
Design graphique image de Une : Jean-François Hénane
Vu comme cela, le numérique remplace le livre !? Est-ce cela qui produira la "révélation" au regardant ?!
À lire monsieur Seban, j'ai l'impression que le Centre Pompidou est loin derrière la préoccupation qui devrait qualifier les conservateurs d'œuvres d'art : Sa diffusion intelligente. Et qu'il prend des détours pour lier l'Œuvre au Web. Ce Net qu'il définit par ce qu'il croit savoir : un affaiblissement du savoir émotionnel. On le voit bien le sujet de l'article n'est pas le virtuel, mais sa représentation comptable. Si l'on détermine que le Centre Pompidou doit ressembler au transparence aqueuse des l'entreprise du CAC 40 ; c'est louable, qu'il fasse des fiches. Qu'il justifie le nombre ' + " ; cela étant pour tout entrepreneur un soutien capitallisable de reconnaissance.
Mais l'art, n'est-il pas indéfini ? Et le virtuel n'a-t-il pas d'autres atouts que la surveillance qu'on lui attribut Ici ? … Un Pernot et au travail. Bien à vous.
bonjour Pointtopoint,
et merci de cette réaction, car elle permet en effet de clarifier ces deux points qui souvent sont soulevés sous forme de question.
Je ne vais pas répondre à la place de M. Seban, mais je désirerais tout de même souligner qu'au sein du projet, nous ne voyons pas le net ainsi que vous le décrivez. Il ne faut pas que la consultation numérique remplace la présence physique (désir que nous avons en commun sur la base des analyses esthétiques modernes et post-modernes). Il n'est donc à notre sens pas utile de créer des visites virtuelles, de vouloir singer des émotions qu'on peut avoir en présence. Il est beaucoup plus intéressant d'orienter le projet vers ce que le net a de spécifique dans son rapport à la connaissance, de mettre tout en oeuvre pour permettre à l'internaute d'exploiter les émotions qui résultent de ces particularités.
Ensuite, la question du financement, du modèle économique de la culture et de la discrète référence au mécénat… Question vaste qui dépasse le Centre Pompidou ou ses projets numériques. Je suis en outre persuadé que je ne vais pas vous convaincre ici; je répondrai donc prosaïquement d'un point de vu du projet.
Le secteur culturel est en ce moment face à un bouleversement de son système de financement. Dans cette période de grands changements, le Centre Pompidou ne peut pas stagner. Les projets stratégiques définis dans le but de maintenir sa qualité et son rayonnement sont donc financés grâce aux synergies qui existent au-delà des financements plus traditionnels qu'on connaissait dans le système malrucien ou languien. Et là encore, si cette question engendre un débat plus large qu'on ne pourrait se permettre ici, dans le cadre de ce projet, notons bien qu'il s'agit de financement et en aucunement de conduite de projet. La stratégie numérique du Centre Pompidou se définit avec les agents du Centre, dans l'optique d'une meilleure diffusion des savoirs et des ressources.
J'espère que ce point de vue projet répondra à vos interrogations.
Gonzague (Webmaster, community manager)