/ Tous éditeurs ? Les promesses incertaines de la « curation » ]

photo corsino

Les acteurs du monde numérique aiment les « buzzwords ». Ils consomment un nouveau concept tous les six mois. Cet inusable cycle de la hype et de sa ringardisation met en lumière un thème avant, impitoyablement, de rebondir vers une autre thématique intégrant plus ou moins ce qui a su résister de la précédente. La nouvelle mode déjà démodée s’appelle curation.

Les acteurs du monde numérique aiment les « buzzwords ». Ils consomment un nouveau concept tous les six mois. Cet inusable cycle de la hype et de sa ringardisation met en lumière un thème avant, impitoyablement, de rebondir vers une autre thématique intégrant plus ou moins ce qui a su résister de la précédente. La nouvelle mode déjà démodée s’appelle curation.

Empruntée au monde de l’art contemporain, la figure du « conservateur » devenu « commissaire d’exposition » puis « curateur » (curator) est donc désormais appelée à qualifier le fait que les internautes font des choix, éditent des liens, les ordonnent et les diffusent. Le vocable a pris son essor aux Etats-Unis au printemps dernier, avant d’être relayé sur le blog de Robert Scoble. Il n’était cependant pas nécessaire d’attendre le terme de curation pour que la pratique de l’éditorialisation des contenus et des liens soit une habitude déjà ancienne des internautes. L’abonnement à des flux RSS, le partage de playlist, de bookmarks ou de liens constituaient en effet déjà le centre de gravité de beaucoup de plateformes, comme Delicious ou Twitter.  Mais en donnant à ces pratiques multiples et hétéroclites un nom clinquant et en développant des services spécifiquement dédiés à cette fonction (Pearltrees, ScoopIt, Paper.ly, Storify, Curated.by), les promoteurs de la curation mettent en avant des questions importantes sur la transformation des usages du web et sur la place qu’y occupent les nouvelles métriques de l’information.

Faire des internautes des « curateurs », c’est d’abord tirer les conséquences de deux transformations importantes des pratiques du web : le développement de la recherche « sociale » (en opposition à la recherche lexicale ou sémantique) et l’accroissement de la critique du pouvoir des gate-keepers sur l’agenda de l’information. Le développement des réseaux sociaux a d’abord substitué le « fil » d’information à la « recherche » d’information. Alors que la recherche documentaire sur les moteurs comme celui de Google s’adresse à un utilisateur qui sait ce qu’il cherche, la recherche sociale propose de faire découvrir à l’utilisateur ce qu’il aime ou l’intéresse sans le chercher – un ancien « buzzword », la serendipité, désignait déjà ce phénomène de découverte par le hasard bienheureux. Le newsfeed de Facebook et la timeline de Twitter en constituent deux exemples caractéristiques. C’est en choisissant avec qui il se lie,  qu’il s’agisse d’amis connus dans la vraie vie ou d’inconnus, que cela soit des marques, des entreprises, des médias ou des institutions, que l’internaute choisit aussi les informations qu’il  va faire circuler dans son fil d’information. La personnalisation de l’information n’est pas constituée sur la base de préférences thématiques, sectorielles ou sémantiques, mais sur une base sociale et relationnelle. Les « amis » deviennent des « bookmarks ». Ce phénomène a pris une ampleur considérable avec l’augmentation de la proportion du trafic vers les sites d’information issu de la navigation sur Facebook.

En second lieu, le thème de la curation prolonge et radicalise la critique méfiante qu’adressent les citoyens à l’égard de l’autorité des professionnels de l’information. Ils refusent de s’en remettre à d’autres, journalistes, hommes politiques, institutions culturelles pour choisir organiser et hiérarchiser l’information. Dans l’espace public traditionnel, ce sont les gatekeeper qui filtraient préalablement les informations. Ils menaient un double travail pour dire au public ce qui devait être vu et ne pas être vu, puisqu’ils contrôlaient les moyens de diffusion, et pour dire ce qui était important pour le public et ce qui ne l’était pas. Ce rôle de gate-keeper, de gardien paternaliste de l’espace public, n’a pas disparu, mais Internet en transforme profondément le fonctionnement. Dans l’espace public traditionnel, les informations étaient filtrées avant d’être diffusées. Sur Internet, elles sont diffusées, puis collectivement filtrées par les internautes qui produisent eux-mêmes des hiérarchies de l’information.

Or ce que promet la curation, c’est justement de faire une place aux choix éditoriaux des internautes en complément ou en opposition à ceux des professionnels et de l’algorithme des moteurs de recherche qui classe les informations en fonction de leur réputation sur la toile. Plusieurs enjeux sont au cœur de cette revendication. Le premier est de considérer que l’acte d’édition, i. e. « la curation », est une activité éditoriale de moindre coût et d’accès plus facile que le travail de production de contenu qui, on le sait maintenant, n’implique pas tous les internautes, mais élargit simplement le cercle des professionnels aux aspirants qui se trouvent en bordure des métiers de l’information, de l’édition et de la veille. Le travail d’édition demande moins de temps et de compétence et peut permettre d’élargir le cercle de ceux qui contribuent à produire les hiérarchies informationnelles sur le web. Le succès, limité cependant à des cercles sociaux étroits, de Twitter, témoigne d’un accroissement de la population des producteurs de réputations, des explorateurs spécialisés ou thématiques, des médiateurs et des veilleurs. Il rencontre aussi cette population d’amateurs passionnés compulsivement attachés à produire des listes, des classements et des collections, comme le sont certains des praticiens les plus engagés dans la production et le partage du savoir (Wikipédia) et des liens (Pearltrees). Mais vu dans cette perspective, tous les internautes sont loin d’être des curateurs.

Un deuxième enjeu consiste à élargir la notion à l’ensemble des praticiens des réseaux sociaux, ceux de Facebook notamment, au motif qu’ils produisent bien une sélection subjective des contenus de l’Internet qui les intéresse. Cependant, ce partage de liens commentés doit être compris comme étant partie prenante du travail expressif que font les internautes pour construire leur singularité numérique. Faire circuler un lien, indiquer que l’on aime un livre, une vidéo ou un article, c’est beaucoup moins s’adresser au créateur du contenu rediffusé que parler de soi, de ses goûts, de ses aspirations, de ses centres d’intérêt à son réseau social. Cette activité d’édition démonstrative et frimeuse constitue-t-elle un choix éditorial ? L’un des enjeux de la curation est de considérer que cette manière individualisée de faire circuler de l’information peut avoir du sens et enrichir l’expérience des autres en donnant une personnalisation, un angle, une subjectivité nouvelle à l’information à laquelle nous nous exposons.

Un dernier enjeu se tient dans la tension entre le morcellement des curations individuelles et la reconstruction d’une forme de centralité permettant d’agréger ces multiples choix subjectifs. Pourquoi choisir de s’exposer aux flux édités par telle ou telle personne ? Comment naviguer et se reconnaître dans cette multiplicité de curateurs ? Est-il possible de reconstituer une autorité qui hiérarchise l’information de façon polycentrée et polyphonique ? La question de la refabrication d’un espace commun susceptible de produire une sélection, tout en préservant la diversité en « facette » du rapport des individus à l’information appelle aussi des innovations dans le domaine des algorithmes et des métriques de l’information.

Dominique Cardon
Sociologue

Dominique Cardon est auteur de « La démocratie Internet. Promesses et limites » paru aux éditions Seuil/République des idées (2010)

Photo Illustration © Droits réservés – n+n corsino
« Topologies de l’instant » (2001) : Création chorégraphique de Nicole et Norbert Corsino

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