/ Louvre.fr : renforcer le lien entre le musée et ses publics ]

Louvre_Alfandari

Le Louvre a su prendre le tournant du numérique dès les années 90, avec en premier lieu un site Internet, actuellement en refonte. Agnès Alfandari, chef du service multimédia du musée, témoigne de l’impact des nouvelles technologies sur la médiation culturelle.

Les nouvelles technologies constituent un axe de développement majeur du musée du Louvre. Et le site Internet (dont la 1re version date de 1995) est le premier moyen numérique de diffusion de l’information du musée du Louvre.

Quel rôle occupe le site Internet dans la politique de conquête et de fidélisation des (nouveaux) publics ?

En 2010, la fréquentation de louvre.fr a été de 11 700 000 visites, soit autour de 35 000 par jour. D’année en année cette fréquentation croit régulièrement (10 % d’augmentation en 2010) faisant du site internet l’un des principaux outils de communication et de médiation  du musée.

Louvre.fr est le médium qui nous permet de nous adresser à tous nos publics : le primo-visiteur, majoritairement étranger, qui va venir au Louvre une fois dans sa vie et qui a besoin de trouver rapidement et simplement les informations essentielles à sa visite ; le public plus régulier peut-être déjà fidélisé, en recherche de ressources, de contenus plus fournis sur les œuvres ;  les scolaires, les familles qui attendent une offre spécifique et adaptée…

L’enjeu de la refonte de Louvre.fr, conduite actuellement et dont le lancement officiel est prévu pour septembre, est d’arriver à servir tous ces publics aux attentes très différentes et de permettre de créer un lien avec le musée avant, pendant, après et même en dehors de la visite au Louvre.

La refonte porte beaucoup sur une nouvelle architecture de l’information afin de, notamment, mieux servir le visiteur « novice » qui aujourd’hui est perdu face au volume de contenus que lui propose le site : l’arborescence est ainsi simplifiée, beaucoup moins profonde, les chefs d’œuvre des collections sont mis en avant, les outils d’aide à la visite (informations pratiques, plans, parcours…) sont nombreux et mieux mis en valeur. Notre objectif est de faciliter la vie du visiteur, lui permettre d’acheter son billet en ligne de manière simple et rapide, de le rassurer et de lui donner envie.

Cependant, le site continuera de proposer des ressources nombreuses, riches, au visiteur curieux qui souhaite approfondir ses connaissances dans le domaine de l’histoire des arts. Seront ainsi ajoutés aux collections déjà existantes (comme les « Œuvres à la loupe ») un grand dictionnaire de l’histoire de l’art, un module d’identification des personnages et des scènes récurrentes de l’histoire de l’art, une carto-chronologie de nos collections… Des modules spécifiquement destinés au monde scolaire seront également mis en ligne, notamment un module d’analyse plastique des œuvres (comprendre la composition, les différentes techniques, l’importance du format, de la couleur, de la lumière…), car le site a aussi pour vocation d’accompagner l’enseignement des arts à l’école.

Pour nos visiteurs réguliers qui fréquentent nos expositions, assistent aux conférences, spectacles, concerts, suivent des ateliers etc. des outils de flux, de partage, de recommandation par les internautes, seront mis en place.

Notre ambition est de créer du lien, de faire en sorte que consulter Louvre.fr devienne un réflexe pour ceux qui s’intéressent au Louvre mais plus largement à l’histoire de l’art et aux musées en général. Nous souhait que ce lien soit réciproque en donnant la parole à nos visiteurs, en leurs permettant de laisser des commentaires, de donner leurs avis,  et de ne pas être dans un discours uniquement « descendant » de l’institution vers ses publics. Nous souhaitons nous nourrir de ce que le public nous dit du musée et des collections, écouter leurs demandes et leurs besoins,  nous adapter.

Visuellement, le site mettra plus en avant l’image, notamment la vidéo, qui nous aidera à donner une vision beaucoup plus immédiate de notre programmation. La vidéo est aussi une façon de se répandre sur la toile, puisque l’idée est qu’elles soient également déposées ailleurs que sur Louvre.fr. Il ne faut pas penser le site comme un territoire isolé mais comme l’élément d’un système beaucoup plus large intégrant les réseaux, les blogs, les plateformes vidéo… Cela permet d’aller chercher des publics différents, qui ne viendraient pas spontanément sur Louvre.fr, mais qui découvriront ces images sur des sites participatifs ou des plateformes comme You Tube, Dailymotion… et qui peut être viendront ensuite sur Louvre.fr ou au musée.

Pour toucher un public plus jeune, le musée du Louvre multiplie les offres ludiques : personnage sur la home par exemple, les visites virtuelles (vidéo ou 3D), les mini-sites…

Dans quelles mesures ces outils contribuent-ils à la médiation culturelle ?

Il est important pour nous de parler aux plus jeunes et de rester en lien avec eux car ils sont nos futurs visiteurs. Nous observons cette génération Y ou encore ceux que l’on appelle les « digital natives » pour pouvoir répondre à leurs attentes, nous adapter à leurs usages et habitudes. C’est une des raisons qui nous poussent à utiliser majoritairement l’image, plutôt que le texte, et à essayer d’intégrer dans ce site les pratiques du web2 (usages communautaires, d’où le projet de Communauté Louvre) pour ne pas être en décalage avec ces générations-là.

Tout ce qui permet de faire le lien entre le public et les œuvres d’art participe de la médiation culturelle. Cela peut être une offre de contenu, comme les petits dessins animés proposés aux enfants sur notre site ou les visites virtuelles, mais cela peut être aussi des fonctionnalités, la prise en compte d’usage : partager sur les réseaux, envoyer à un ami, taguer, labelliser un contenu…

En effet, en décembre 2010, le musée du Louvre lançait la « Communauté Louvre », un site participatif, qui s’adresse aux internautes partageant un intérêt personnel ou professionnel pour le Louvre et ses collections.

Pouvez-vous nous raconter la genèse de ce projet et nous parler des premières retombées, notamment en matière de médiation culturelle ?

Nous ne pouvions pas nous passer des nouveaux outils de partage : participation, taguage, dialogue, posts, échange… Lorsque nous avons lancé la refonte du site, nous nous sommes demandés s’il fallait intégrer directement tous ces outils à Louvre.fr ou si nous devions nous donner les moyens de tester ce qui est le plus approprié pour un site comme le nôtre. Nous avons retenu la 2e option.

Sur le site, les usages communautaires font l’objet d’une tranche conditionnelle, dont nous activerons tout ou partie en fonction de ce que va donner le test, que nous sommes en train de mener avec le projet Communauté Louvre.

Nous avons imaginé beaucoup d’outils pour la plateforme participative sans savoir s’ils sont tous pertinents, s’ils répondent tous aux attentes de nos publics, s’ils sont tous cohérents par rapport à l’institution culturelle qu’est le Louvre. Nous attendons de voir ce dont les publics (des primo-visiteurs, des fidèles, la communauté enseignante, les étudiants en histoire de l’art…) se saisissent avant d’intégrer les options de façon pérenne à Louvre.fr. D’autres fonctionnalités seront sans doute portées sur des réseaux existants (Dailymotion ou Facebook). Après quelques semaines d’existence, les retours sont encourageants : plus de 500 membres, de nombreuses photos, galeries, vidéos, articles mise en ligne par les internautes.

La plateforme test va durer entre 6 mois et un an et nous déciderons au fur et à mesure d’intégrer les éléments à Louvre.fr.

Le musée du Louvre a scellé en 2006 un partenariat avec la société japonaise Dai Nippon Printing, faisant de Museum Lab un laboratoire de médiation multimédia (à Tokyo pour le moment).

Quelles réalisations sont issues de ce partenariat et quelles en sont les retombées auprès du public ?

L’idée de ce partenariat était d’identifier le potentiel des nouvelles technologies en termes de médiation culturelle. Et plus précisément de médiation in situ puisque les dispositifs sont destinés à être installés dans les salles ou espaces du musée.

Le Louvre propose déjà tout un éventail de médiation allant des guides conférenciers, aux panneaux de salle en passant par les ouvrages édités etc., mais notre intuition était que les nouvelles technologies pouvaient enrichir encore cette offre et offrir une approche des œuvres d’art différente, ne serait-ce qu’en proposant par exemple une alternative à la lecture. Il est impossible d’afficher des panneaux en 170 langues et nul n’est sensé avoir la connaissance universelle pour savoir ce qu’est un émail champlevé, un calame, un koudourrou ou même un psautier… Le multimédia peut permettre de transmettre différemment des informations et des clefs de compréhension et proposer une approche plus accessible et intuitive. Museum Lab était l’occasion de tester tout cela, à la fois les technologies les plus pertinentes (qu’est que la modélisation 3D, la haute définition, la reconnaissance RFID, la géo localisation, la réalité augmentée…peuvent apporter dans un contexte muséal ?) mais aussi les usages (l’observation, la manipulation, l’interactivité, l’immersion…). Cela a permis de créer une compétence nouvelle au Louvre et un savoir-faire hors du commun– puisque peu de musées possèdent un laboratoire de ce type. En 3 ans, nous avons élaboré une soixantaine de dispositifs.

L’année dernière, nous avons renouvelé ce partenariat avec la volonté de réimplanter à Paris certains dispositifs créés pour Tokyo (expositions temporaires au siège de Dai Nippon Printing, entre 6 et 8 mois, pour lesquelles le musée prête des œuvres, autour desquelles sont conçus des dispositifs de médiation).

A l’occasion de l’exposition Rivalités à Venise, nous avons réimplanté plusieurs dispositifs réalisés autour de la Vierge au lapin du Titien. En juin 2011, certains des dispositifs actuellement visibles à Tokyo autour des porcelaines de Sèvres seront installés à Paris.

L’année prochaine le département des Antiquités égyptiennes accueillera deux nouveaux dispositifs qui aideront à la lecture des œuvres et permettront de comprendre les codes de l’art égyptien.

Par ailleurs, cette nouvelle compétence acquise nous a poussée à introduire la médiation multimédia de façon un peu plus systématique dans nos collections. Les grands travaux muséographiques sont l’occasion de faire cela plus facilement. En 2012, de nouveaux espaces autour de la cour Visconti, qui sera couverte, accueilleront les collections des arts de l’Islam, la médiation sera soutenue par une trentaine de dispositifs multimédia (conçus en interne au Louvre et réalisés dans le cadre de marchés publics par des prestataires de services), qui viendront scander le parcours et accompagner les visiteurs dans leur découverte des espaces et des œuvres.

Chacun connaît la valeur du patrimoine « physique » du musée du Louvre (son patrimoine matériel) que vous vous attachez à protéger, à conserver, à rénover. Mais la valorisation de vos actifs immatériels passe aussi par l’utilisation de la marque « musée du Louvre ».

Quelles sont les actions mises en place pour faire rayonner la marque « musée du Louvre » ? (ex. Abu Dhabi, Lens, produits commercialisés en boutique…)

Image de prévisualisation YouTube

Le Louvre n’est que le détenteur d’une culture universelle et conserve des collections qui vont au-delà de notre histoire nationale, qui couvrent des territoires et un segment chronologique extrêmement vastes. Le souhait d’Henri Loyrette, le président du musée, est de partager le plus possible ces collections, d’où l’émergence de projet comme Lens ou Abou Dabi, ou encore l’élaboration de grandes expositions itinérantes. L’objectif est de faire rayonner nos collections et de les rendre visibles par le plus grand nombre.

Si l’on revient à la question du virtuel, je suis convaincue que le numérique peut être un outil de diffusion extrêmement important de nos collections. Nous nous intéressons à nos non-visiteurs à ceux qui sans jamais être venus encore au Louvre s’intéressent au musée et aux œuvres d’art. Lorsque nous avons publié notre application iPhone (fin 2009), elle a été massivement téléchargée aux Etats-Unis et très probablement par des gens qui ne sont jamais venus en France (3 millions de téléchargements). Cela a été un succès considérable : il y a un public attaché au Louvre et pas forcément un public de visiteurs réels. Les œuvres du Louvre ont une portée universelle, qui dépasse le Palais et ses murs.

Notre blog, C/blog, s’attache aux enjeux croisés de la culture et du numérique. Quels sont, selon vous, les grands enjeux auxquels les acteurs culturels publics vont être confrontés ?

Je reviendrai sur le point des « digital natives ». Si les institutions culturelles veulent continuer à parler à leurs publics, ne pas accentuer la fracture entre les jeunes et la culture dite classique, elles doivent s’intéresser aux nouveaux comportements de ces générations. En effet les usages numériques ont modifiés l’accès à l’information, le rapport à la culture et à l’image.

Un des points importants me semble être la légitimité des institutions de transmission. Le web a fait émerger des pratiques nouvelles et notamment celui de la création et de la contribution par qui veut d’une production de savoirs. Aujourd’hui, grâce au web, vous pouvez rédiger des articles, donner votre avis, être suivis par des gens qui vous écoutent ou vous lisent régulièrement.

Cela remet en cause le statut des institutions de transmission traditionnelle que sont l’école et le musée. Aujourd’hui, tout le monde peut prendre la parole. Si les institutions se ferment à cette évolution, elles seront en rupture. Il ne faut pas se couper du public ni se mettre en contradiction avec les usages répandus.

Le web a aussi fait émerger la labellisation (« j’aime », « je n’aime pas ») : l’internaute labellise un contenu, une production, ce sont des pratiques passées dans le quotidien des gens. Les institutions ne sont plus les seules à avoir ce privilège. La labellisation s’est totalement démocratisée.

Les études nous montrent qu’Internet ne tue pas la pratique culturelle, mais au contraire la renforce. Mais ce médium introduit une pluralité de discours dont nous devons tenir compte.

Enfin, il me semble que l’enjeu de la démocratisation est plus que jamais présent. Si les musées accueillent un public toujours plus nombreux, ils ont tendance à s’adresser un peu toujours aux mêmes personnes. Trop nombreux encore sont ceux qui ne se sentent pas à leur place au musée, qui n’osent pas franchir les portes.  Le web, la mobilité peuvent nous aider à aller chercher de nouveaux publics, à faire entrer l’art dans le quotidien, à dédramatiser cette pratique en la rendant plus accessible et familière.

Entretien avec Agnès Alfandari
Chef du service multimédia du Musée du Louvre


Photo Article © Louvre – DNP Museum Lab

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